Le Journal de Thomas Jill Wiernon

Le Journal de Thomas Jill Wiernon

Fantaisie en Alexandrins - Philippe Piveron

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Elodie

 

 

 

« Monsieur, vous désirez ? » Demande la serveuse
Au physique engageant. Moi, l’âme un peu rêveuse,
Séduit par sa beauté, son visage charmant,
Je l’observe et me tais. J’aimerais franchement
Sur l’heure l’inviter et partir en croisière
Aux confins des confins, par delà la frontière
Où le monde flamboie en coruscantes nuits.
Je néglige les gens, le chaos et les bruits
Subjugué, ébloui par mon enchanteresse :
Comment solliciter la belle pécheresse ?
« Monsieur ?  Insiste-t-elle essuyant son plateau,
Attendez-vous quelqu’un ? Je prendrai, s’il le faut,
La commande plus tard ! », « Non ! Non ! lui assuré-je,
Je succombe étourdi par votre sortilège,
Vos magiques atours, seuls, me laissent sans voix ! »
La serveuse à son tour se fige et reste coi.
Inquiet, je lui dis : « Vous aurais-je offensée ? »
« Loin de moi, cher Monsieur, cette obtuse pensée ! 
Affirme-t-elle alors, votre art du compliment
Me touche, croyez-le ! Regardez, cependant,
Le cerbère au comptoir ! Il me sait attentive
A vos jeux délicats. De sa prérogative
Il usera sans fard en régent absolu
De cet estaminet. Ici, m’est dévolu
Le rôle de boniche et cet homme vulgaire
Sans cesse me rappelle à l’ordre. Son affaire
Compte plus à ses yeux que tout votre plaisir,
Vous le pressentez bien ! Aussi dois-je saisir
De chacun la commande et ne pas à la tâche
Rechigner. De l’argent ! De l’argent ! Sans relâche
Je dois lui encaisser. Que je perde mon temps
A deviser ainsi et, dans un court instant,
Il me reprochera la bourse, ses indices,
Leurs fluctuations sapant ses bénéfices,
Tout cela au motif de mon oisiveté !
Admirez, entre nous, la virtuosité
Avec lequel ce fat sournoisement infère
Ma culpabilité. Méprisant ma galère
– Je joins mal les deux bouts – ce sombre parvenu
Rognera sans façon mon maigre revenu
Pour prélever l’amende et couvrir sa faillite.
Au nom de son commerce, il enfle ou périclite
Toujours à mes dépends ! Aussi pardonnez-moi,
Je vis d’expédients, recevant chaque mois
De sa main une obole à défaut d’un salaire !
Je ne me défends pas de ce propos solaire
Que vous me formuliez en vous vous asseyant
Là, tout à l’heure. Hélas ! Il n’est guère seyant
Pour moi de converser avec la clientèle,
Même quand, par bonheur, la seconde recèle
Une présence rare : un homme qui sourit,
Vous enchante d’un rire ou bien d’un trait d’esprit ! 
Et comme je devine en vous de la tendresse,
Je ne veux vous blesser par indélicatesse.
Je me hâte ! Acceptez ce très modeste don :
Regardez bien mon badge et lisez mon prénom ! »
Elle se penche vers moi : « Mais le molosse arrive,
Je n’ai pas d’autre choix, il faut que je m’esquive ! »
L’adipeux garde-chiourme a quitté son perchoir,
Un rehausseur caché à l’arrière du bar. 
A un mètre du sol, guère plus, je le jure !
Le bonhomme grommelle et pratique l’injure.
Je le vois cramoisir sous ses épais sourcils
La main sur l’abdomen, caressant son nombril.
Le faquin courroucé fébrilement s’agite,
Son regard prédateur posé sur la petite.
« Mais ce dogue, Elodie, a tout l’air d’un roquet !
Vous redoutez vraiment cet hargneux paltoquet ? »
L’interrogé-je, hagard. « Non ! Me murmure-t-elle,
Mais je songe en premier à remplir l’escarcelle…
Je ne peux me permettre aujourd’hui de fronder ; 
Je suis des cours du soir et je dois subsister ! »
Elle s’efface aussitôt pour éviter le pire,
L’aboiement forcené, rogue du triste sire
Qui enrage à deux pas. Celui-ci se contient
Toutefois, je le sens, car ce docte chrétien
Qui vénère le fort, méprise et morigène
Le faible, assurément par un souci d’hygiène,
Echoue à me cerner. Il se méfie de moi !
Je devine combien, si je n’étais pas là,
Il vomirait son fiel, sa rancœur ou sa haine,
Bref ! Son ressentiment sur celle dont la peine
Ne l’oblige jamais d’une preuve d’amour.
Le torve commerçant s’emploie à rester sourd
Aux plus tendres vertus, surtout la gentillesse.
Ce serait, selon lui, un aveu de faiblesse !
Je ne tolère pas ce vil comportement,
Ce déni du prochain et de tout sentiment.
Je me risquerais bien, malgré sa calvitie,
A lui chercher les poux mais son ignominie
Derechef, alentours, viendrait à rejaillir 
Dès qu’il me saurait prêt, enfin, à repartir !
Si le forban déjà rejoignait sa vigie,
Nous soufflerions un peu ! J’interpelle Elodie.
« Mad’moiselle, écoutez ! J’ai choisi grâce à vous.
Je voulais un café, mais soyons un peu fous !
Suivant votre conseil, auriez-vous l’obligeance
De m’apporter ici, à votre convenance,
Ce que votre maison prépare de meilleur ?
Vous soignez, paraît-il, comme nul autre ailleurs
Vos petits déjeuners et vos viennoiseries ! 
Je vous dirai, tout net, que bien des brasseries
Ne supporteraient pas cette comparaison.
Je brûle de savoir si vous avez raison
Alors, convainquez-moi ! Saint Thomas de la table,
Je crois ce que je bois ! Vous seriez fort aimable
De me servir tantôt un double chocolat
Très chaud, évidemment. Vous parferez l’éclat
De la prestation avec un jus d’orange,
Un verre d’eau très fraîche et vous seriez un ange
De porter aux côtés de ses quelques boissons
Ses croissants, pains au lait selon votre façon,
Un pot de marmelade ou bien de confiture
De fraise, d’abricot, de coing sinon de mûre ! »
« Du beurre avec des toasts ? » Surenchérit alors
Elodie tout sourire, un œil sur le cador
Réprimant ses affects. L’étrange mammifère
Tient aussi du poisson : il mord dès qu’on le ferre
En le divertissant d’un leurre aux reflets d’or !
Je le subodorais : pareil à un ressort,
D’un bond vers son guichet, il néglige Elodie.
Le bonhomme, à l’instar de ce roi de Lydie
Aux alchimistes dons, jouissant, fantasmant,
Transmute les souhaits en profits, en argent :
L’imagination d’un bourgeois se limite
A métamorphoser chaque chose en pépite,
Il rêve intimement d’un monde minéral
Quitte à mourir un jour de son calcul… rénal !


03/12/2016
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